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La guerre des navigateurs n'aura pas lieu
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Jean-Claude Sohm
(23 novembre 1998)Préambule
Comme chacun sait, un nouveau procès oppose depuis quelques mois le ministère de la justice américain (DOJ : Department Of Justice) à l'éditeur de logiciel Microsoft, accusé de pratiques anti-trust. C'est une étape de plus dans la lutte que se livrent Microsoft et Netscape sur le marché des "navigateurs", ces logiciels de communication qui permettent aux ordinateurs d'accéder à Internet en général, et au World Wide Web en particulier.
Les arguties juridiques ne nous passionnent pas, et nous nous garderons bien de prendre parti pour l'un ou l'autre camp. Mais le témoignage d'un ingénieur-conseil américain (G. Weadock), devant le tribunal fédéral lundi dernier, nous amène à réfléchir sur l'usage et l'avenir des navigateurs. Un résumé du témoignage de Mr Weadock figure sur le site de Ziff-Davis, et le texte complet sur celui du DOJ.
Comment classer le navigateur ?
Mr Weadock n'hésite pas à relancer une discussion qui dure depuis des mois, en écrivant que le navigateur est un logiciel d'application et que, à ce titre, il ne devrait pas être inclus dans le système d'exploitation.
Pour représenter un système informatique, et classer le logiciel en différents types, on utilise le modèle en couches de la figure ci-dessous. Le logiciel d'application constitue la couche supérieure, celle qui permet l'interaction entre l'utilisateur et le système, pour effectuer une tâche particulière. Pour interroger le web, on utilise un navigateur, que l'on charge au-dessus du système d'exploitation : dans ce schéma, le navigateur se présente donc comme un logiciel d'application. Mais si le navigateur est utilisé pour mettre à jour en ligne le logiciel système et les pilotes de périphérique, ou s'il sert de fenêtre dans laquelle s'exécute une autre application (cf. le Network Computer), où le classe-t-on ? A vouloir raisonner uniquement dans l'abstrait, on risque de verser dans le DOGMATISME.
Modèle en couches d'un système informatique
Examinons maintenant les choses d'un point de vue PRAGMATIQUE. Depuis que l'informatique existe, on inclut dans le système d'exploitation tout ce qui est d'un usage assez général, et dans le logiciel d'application ce qui est spécifique de certaines catégories d'utilisateurs. Cette façon de procéder est basée sur l'intérêt du consommateur, qui veut acquérir en une seule fois ce dont il se sert souvent, et refuse de payer pour ce qu'il n'a aucune chance d'utiliser.
Où se classe le navigateur dans cette optique ?
On estime à 250-300 millions le nombre d'ordinateurs en service dans le monde. Plus de 20 % d'entre eux sont connectés à Internet, et cette proportion augmente rapidement, au fur et à mesure que les usages du Net se multiplient. En milieu professionnel, être raccordé à Internet (ou à un Intranet) deviendra bientôt aussi commun que d'être raccordé au réseau local de l'entreprise. Aux Etats-Unis, 45 % des particuliers qui possèdent un micro-ordinateur l'ont relié à Internet, et cette proportion ne cesse de croître. De logiciel spécifique à l'origine, le navigateur devient progressivement un logiciel d'usage général. Son évolution normale est donc d'être inclus, tôt ou tard, au moins partiellement, dans le système d'exploitation. Qui s'étonne aujourd'hui du fait que la couche logicielle qui permet à un ordinateur de se connecter à un réseau local fasse partie du système d'exploitation ? Il y a 15 ans, elle était très peu utilisée ; on l'installait au-dessus du système d'exploitation, et on pouvait la considérer comme du logiciel d'application. En examinant un système d'exploitation récent, quel qu'il soit, on découvre des exemples similaires.
Dans quelques années, Internet aura pris tellement d'importance qu'on pourra se demander à quoi sert un ordinateur qui ne lui est pas raccordé. Bien sûr, on peut toujours prétendre que Microsoft a agi trop tôt, et que le navigateur fait encore partie des applications. Mais il n'y a pas de loi, aux Etats-Unis, qui interdise d'intégrer un logiciel d'application dans un système d'exploitation. Sur ce point, la justice américaine a tranché au cours d'un précédent procès : après avoir perdu en première instance, Microsoft a gagné en appel. Les juges ont rendu leur arrêt en se basant sur L'INTERÊT DES CONSOMMATEURS.
Quelles conséquences pour le consommateur ?
Mr Weadock, apparemment, n'est pas d'accord avec les juges. Il estime que le consommateur est privé de sa liberté de choix, à partir du moment où Internet Explorer est intégré à Windows. Résumons ses principaux griefs :
- L'utilisateur qui ne veut pas de navigateur est obligé d'en accepter un, puisque ce dernier est inclus dans le système d'exploitation
- L'utilisateur qui veut utiliser Communicator (ex-Navigator) de Netscape est obligé d'accepter en même temps Internet Explorer, ce qui crée toutes sortes de problèmes (coût, confusion entre les deux logiciels, etc.)
- L'utilisateur qui trouve un navigateur tout installé dans le système d'exploitation ne cherche pas à savoir s'il en existe un autre sur le marché.
Emporté par son élan, Mr Weadock va même jusqu'à écrire (page 39) : "Indeed, even organizations that must use two or more browsers (for example, to test how their organizational Web sites will look when viewed by users of different browsers), tend to standardize on a single browser for general organizational use". A le lire, installer deux navigateurs sur la même machine est presque un drame, et il développe longuement cette idée (son rapport est long de 48 pages... sans les annexes !).
Ses conclusions ne sont pas en accord avec notre propre expérience. Nous utilisons un PC équipé de Windows 95, sur lequel nous avons installé Internet Explorer version 4. A l'origine, cette version présentait des problèmes de stabilité et d'affichage, qui ont été réglés dans la version 4.01 suivante. Nous avons constaté que le navigateur s'intègre quelque peu au système d'exploitation. L'aspect de fenêtres est légèrement modifié (si on le désire), et -- point nettement plus important -- la fonction "Mise à jour" du navigateur s'étend au système d'exploitation.
Nous avons également téléchargé le navigateur de Netscape (Communicator version 4.07). Parce qu'il faut bien faire un choix, nous avons relié les fichiers HTML à IE4 (de telle sorte que c'est lui qui s'ouvre lorsque nous effectuons un double clic sur ces fichiers). Enfin, nous avons pris l'habitude d'utiliser les deux navigateurs simultanément chaque fois que nous consultons le web.
Un navigateur, c'est bien ; deux navigateurs, c'est mieux !
D'abord, nous pouvons affirmer que les deux navigateurs s'entendent très bien : ils ne se sont jamais entretués ! Et contrairement aux affirmations de Mr Weadock, nous n'avons pas rencontré de difficulté particulière.
| Aucun problème de coût : les deux navigateurs sont gratuits (depuis toujours pour IE, depuis février dernier pour Communicator), leur téléchargement est aisé (et peut s'effectuer en tâche de fond), leur installation est simple ; | |||
| Aucun problème de confusion de commandes lors du passage d'un navigateur à l'autre. La sinistre prédiction de Mr Weadock " Having two web browsers on the desktop will confuse users" ne s'est pas réalisée. La similarité des présentations et des fonctions en est la principale raison : il ne faut pas prendre l'internaute pour plus bête qu'il n'est. N'étant pas un produit lourd, et comportant un nombre limité de fonctions, un navigateur n'est pas compliqué à utiliser ; | |||
| Aucun problème de mémoire : notre machine possède une mémoire vive de 32 Mo, ce qui limite le swapping à une valeur raisonnable, quels que soient les logiciels en fonctionnement. Sur le disque, les navigateurs prennent peu de place (environ 20 Mo chacun) au regard des capacités actuelles. |
L'usage conjoint des deux navigateurs permet de bénéficier simultanément de leurs avantages propres. Ainsi :
| Certaines pages web s'affichent mieux dans un navigateur que dans l'autre. Dans le cas particulier oùun plug-in fait défaut, Communicator réagit bien (il signale le manque et propose le téléchargement), alors qu'Internet Explorer a tendance à se "planter" ; | |||
| Les fonctions "précédente" et "suivante" sont plus développées sur IE que sur Communicator : on peut choisir l'étape à atteindre ; | |||
| Communicator possède une fonction de visualisation avant impression qui rend service pour les textes trop larges (certains tableaux en particulier) pour être imprimés correctement. On peut alors éditer le texte, et intervenir dans le code HTML si nécessaire, pour corriger le défaut avant impression ; | |||
| La fonction de mise à jour est nettement meilleure dans IE que dans Communicator, etc. |
L'usage conjoint des deux navigateurs donne à l'utilisateur une plus grande liberté de choix. Par exemple, chacun peut -- selon ses goûts -- gérer ses bookmarks (ou favoris) avec un navigateur ou avec l'autre. Les deux formats sont différents, mais il existe des sharewares permettant la transformation réciproque, et IE5 (qui doit être publié au début de 1999) dispose d'une fonction d'import-export des favoris, qui fonctionne déjà de manière satisfaisante dans la version bêta.
1 - Il existe des cas, écrit Mr Weadock, oùl'on peut vouloir empêcher un membre d'une entreprise d'interroger Internet. Comment faire quand le navigateur est incorporé au système d'exploitation ?
2 - Pourquoi, écrit Mr Weadock, un utilisateur de micro-ordinateur qui ne se connecte jamais à Internet devrait-il supporter que la couche logicielle correspondante soit quand même présente dans son système d'exploitation ?
3 - Mr Weadock s'inquiète du fait que l'utilisateur qui dispose d'un navigateur intégré à son système d'exploitation ne cherchera pas à savoir s'il en existe d'autres.
4 - Mr Weadock examine aussi le cas de l'utilisateur qui ne veut pas voir l'icône d'Internet Explorer sur le bureau de sa machine.
Utiliser simultanément deux navigateurs est actuellement une excellente solution, parce que chaque navigateur apporte ses avantages propres, alors que les inconvénients correspondants sont négligeables. Nous pensons que tout professionnel devrait avoir le droit d'aller sur Internet avec le(s) navigateur(s) qu'il préfère, sur la plate-forme de son choix. Certains chefs de service informatique se comportent comme des tyranneaux, et imposent aux utilisateurs des choix ou des restrictions qui ne se justifient pas.
Les internautes qui ne veulent utiliser qu'un seul navigateur le peuvent sans difficulté. Ceux qui ne veulent pas voir le logo d'Internet Explorer sur le bureau de leur ordinateur peuvent le faire disparaître à volonté.
L'intégration d'Internet Explorer dans le système d'exploitation ne pose, selon notre expérience, aucun problème technique sérieux. Cette intégration est-elle conforme aux lois anti-trust des Etats-Unis ? Nous n'avons aucune compétence pour en juger : nous n'émettrons donc aucun avis.
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